
3h43
«3 h 43 »
J'avale une dernière gorgée de champagne et me dirige vers la porte de sortie. Je titube jusqu'à sentir la froideur de la porte en métal sous mes doigts. En levant la tête, j'aperçois incertains un cadran circulaire. L'horloge du club indique 3 h 43, l'heure pour moi d'arrêter les festivités et de rentrer me pieuter confortablement dans mon lit. Je passe la porte métallique ; une bouffée d'air frais vient remplacer la chaleur étouffante de la piste de danse. L’house et l'électro laissent place aux bruits des moteurs vrombissants qui défilent dans la rue voisine. Ma vision oscille, mon ouïe semble déphasée avec le monde réel, mon équilibre disparaît. Je m'appuie contre le mur de la ruelle et la longe pour m'aventurer loin du bruit et des gens.
La lumière faiblit, les sons se taisent et mes pas traînent le sol sur quelques mètres encore. Je ne sais où je vais, mais tout ce dont j'ai besoin c'est du calme. J'essaie de rester stable et lutte pour reprendre lentement mes esprits. L'alcool a toujours su me charmer, pour mieux profiter de ma faiblesse. Je m'adosse au mur entre un conteneur et ce qui semble être une poussette cassée. En fasse de moi des rats cherchent de quoi survivre grignotant chaque miette visible. C'est calme ici, juste moi et mon ivresse pour déranger le peu de vie qui y sévit. Je peux encore apercevoir quelques mouvements au fond de la ruelle. D'autre gars comme moi qui après avoir fini une bouteille ne pensait plus qu'à la douleur de leur foie. Outre la douleur qui m’assaillait depuis la fin de mon champagne. Les nausées et autres symptômes de l'ivresse; la fatigue. Elle vint m'accompagner pour mes derniers instants de réalité. Je me laisse sombrer dans les ténèbres, les battements de mon cœur ralentissent, ma respiration faiblit, je m'endors...
*Schlik* Un bruit soudain me réveille en sursaut. « Hein ? Qu'est-ce que...? » Je me relève rapidement dans la frayeur. Je regarde autour de moi, rien, personne. Était-ce les rats de tout à l'heure ? Qui pouvait-ce être à cette heure-là ? D'ailleurs, quelle heure est-il ? Je sors mon smartphone, allume l'écran et... Non ! C'est impossible ! Mon cœur s'accélère, mes mains tremblent, comme après un rêve étrange. Je regarde l'heure encore une fois, peut-être est-ce mon imagination. Il est... 3 h 43 !
Je regarde encore autour de moi, le vide, les ténèbres. Une légère brume habite la ruelle maintenant, l'air est devenu glacé et le calme que je recherchai tant commence à devenir mon ennemie. Ce calme si étrange m'effraie. Je me sens observé, épié par une force noire et horrible. Je cours jusqu'à la sortie du club, longeant les murs en empruntant le chemin inverse. Je vois déjà la rue s'approcher vers moi. Étrangement je n'entends pas la musique assourdissante ni les voitures ni les gens ivres se querellant. À vrai dire, je n'entends que le silence de la nuit. Je bascule ma tête à droite et cherche la porte métallique par laquelle je suis sorti. La faible luminosité m'oblige à tâter le mur. Les briques froides se décuplent. Je cherche encore cette porte, mais seules les briques apparaissent au bout de mes doigts. Je sors dans la rue pour voir le club et c'est avec effroi que je constate les fenêtres closes, les portes murées et la disparition totale des panneaux lumineux. Le club avait disparu, les gens aussi.
Je reste là , ébahi observant le bâtiment vide, sans âme. J'essaie de me souvenir de la soirée. Peut-être me suis-je trompé de club. Mes pensées restent profondément enfouies en moi et à part le contact de la porte froide et métallique du club ainsi que de la ruelle étroite et inanimée, je ne me souviens de rien. L'alcool s'amuse à m'effacer la mémoire, la rendant inutile pour éclairer le gouffre de mon incompréhension. Me voilà seul dans la nuit, pas de bruit, pas de lumière, pas d'ombres, aucune odeur. Je décide de rentrer chez moi avant que la terreur de l'obscurité des lieux vienne paralyser mes jambes. Je n'ai jamais aimé les lieux abandonnés et sombres, comme tout le monde j'imagine. Je tourne le dos au mystérieux club si cela en est réellement un et m'éloigne de celui-ci à grands pas. Mes mains dans les poches de ma veste noire, la tête pensive fixant le sol terne et solide. Je traverse la route sans même regarder, de toute façon il n'y a personne. Arrivé sur le trottoir d'en face, je jette un dernier coup d’œil derrière moi. Le club insalubre, craquelé de chaque brique rouge semble tellement imposant. Il règne sur cette scène telle une force surnaturelle sortant de l'ombre. Il attire mon regard, il m'intrigue, m'obsède...
*Schlik* Encore ce bruit ! Le bruit d'une canette en aluminium commune à tous ces sodas bourré de sucre. Il vient de la ruelle ! L'étroitesse et la brume de celle-ci la rend encore plus terrifiante qu'auparavant.
Je fixe cet amas noirâtre qui se perd dans les ténèbres, j'essaie de distinguer une quelconque forme. Mon cœur bat fort, je le sens frapper mes côtes, mes yeux restent immobiles, je peux voir le brouillard s'évacuer de ma bouche à chaque expiration. La ruelle semble se rapprocher et je discerne une tâche blanche, floue et pâle proche du conteneur où je me suis assoupi. Cette tâche semble s'avançait très lentement. Je ne sais ce que c'est, peux être un visage. Non, l'idée qu'un homme fut resté non loin de moi à m'observer pendant que je dormis me terrifie. Je relève les yeux vers la ruelle. Mon cœur s'arrête net et mes yeux se pétrifient. Il y a bien un homme en face de moi, debout en face de moi il y a un homme !
La ruelle ternit son apparence, mais je peux sans difficulté voir son visage. Une peau pâle tel un cadavre, des yeux blancs et avides de folies et pour sourire, une cicatrice ensanglantée donc le liquide rougeâtre dessine en tombant des constellations d'horreurs sur le sol. Il se tient là , devant moi, à quelques dizaines de mètres. Un couteau tenu par une main en décomposition. Ses yeux me glacent le sang et son sourire meurtri immobilise mes os.
Je dois m'enfuir devant tant d'épouvante, je dois m'éloigner de cette chose, mais je ne peux rien faire. Notre duel stationnaire me terrorise exponentiellement. Je dois fuir ! Prenant tout mon courage je brise les entraves me retenant dans ce cauchemar et cours le plus vite possible, bousculant les passants pour me frayer un chemin et échapper à ce mauvais rêve. Les gens me ralentissent, les gens...?
Je m'arrête net et regarde autour de moi. La rue sombre et hostile est devenue un lieu rempli de passant éclairé par la chaleur du soleil. Le bruit qui devenait une légende oubliée est maintenant aussi saillant qu'un pleur de bébé. Je suis déstabilisé, je ne comprends plus rien. Je ne trouve pas les mots à cette scène absurde, ce n’est pas possible, je deviens fou ? Il faisait nuit et froid et maintenant la lumière éblouie mes yeux. Après de longs instants à réfléchir, à essayer de comprendre, fixe dans la foule, je me retourne vers le club. Les gens tout près de moi passent en me dévisageant, ils me prennent sûrement pour un fou et je le suis peut-être. Le club est bien lumineux, même avec ce soleil de plomb on peut distinguer "L'Afterlife".
par Ervin
